Portrait de Sébastien Benzekry, Chargé de Recherche à l'INRIA de Bordeaux

   Sébastien Benzekry   Chargé de Recherche à l'INRIA

Parcours

Pourriez-vous nous rappeler rapidement votre parcours jusqu'à votre poste actuel ?

DEUG MIAS (équivalent d’un L2 dans le parcours d’aujourd’hui) (2 ans),
   Magistère ENS Ulm (3 ans) incluant M2 Mathématiques de la modélisation à l’UPMC,
      Préparation Agreg ENS Cachan (1 an),
         Doctorat Aix-Marseille Université (3 ans),
            Postdoc dans un laboratoire pluridisciplinaire, le Center of Cancer and Systems Biology, à Boston, USA.

Motivations

Qu'est-ce qui amène un mathématicien de formation à une carrière en entreprise ?

Je ne fais pas à proprement parler de carrière en entreprise (je suis à l’inria, qui est un institut public de recherche). Cependant j’imagine que ce qui peut être tentant pour un mathématicien dans le fait de travailler en entreprise est de travailler sur des projets concrets, d’aboutir à une application concrète, utile, utilisable et utilisée de la science mathématique et de ses compétences de mathématicien.

Y a-t-il eu des facteurs déclenchant, des influences qui vous ont guidé ?

J’ai été influencé par Benoît Perthame, un de mes professeurs à l’ENS Paris, dans le fait de m’orienter vers les mathématiques appliquées à la biologie.

   D'où vient votre passion pour les mathématiques ?
C’est difficile à exprimer clairement, mais j’aime les mathématiques pour leur beauté, leur élégance, leur pureté et leur perfection. Les deux derniers termes signifiant que, pour moi, les mathématiques, permettent d’essentialiser le monde réel, d'en formaliser certains aspects afin de les caractériser, de les définir, pour ensuite mieux les comprendre. J’ai toujours aimé comprendre comment et pourquoi ; et pour moi les mathématiques sont la science qui s’occupe de répondre à ces deux questions.

La réalité du métier

Votre vision des maths a t-elle changée depuis que vous êtes entré dans le monde du travail ?

Elle continue de se forger chaque jour. En effet, elle a beaucoup changé depuis mes études.

   Pouvez-vous décrire un projet dans lequel les mathématiques ont joué un rôle important ?
Tous mes projets utilisent les mathématiques. Récemment, j’ai développé un code permettant de prédire la croissance tumorale chez la souris, qui utilise des équations différentielles ordinaires, des statistiques ainsi que des méthodes numériques d’optimisation pour calibrer les modèles sur les données.

 

Comment votre travail s'organise-t-il ?

Cela s’articule entre : les interactions avec les biologistes ou cliniciens, l’étude de la littérature, l’établissement de modèles mathématiques, leur analyse théorique, la programmation et simulation des modèles (qui représente la majeure partie actuellement), l’écriture d’articles et la diffusion de mes recherches (conférences, séminaires, etc…)

   Quelle est la place occupée par les mathématiques dans votre métier ?
Les mathématiques sont un outil puissant de simulation et d’optimisation.

 

   Quels types d'outils mathématiques utilisez-vous concrètement ?
Equations différentielles (ordinaires ou aux dérivées partielles), optimisation, statistiques et même de la topologie algébrique !

 

Est-ce bien payé ?

Je gagne environ 2000 euros par mois à 29 ans, après 10 ans d’études (en incluant l’année de postdoc). Je ne me plains pas de mon salaire, j’arrive à vivre bien (mais je n’ai pas de famille à charge). Je pense que le métier de chercheur est sous-valorisé, surtout en comparaison des salaires dans le privé, à compétences et charge de travail égales ou inférieure.

   Que faites-vous actuellement  ?
Je travaille dans les mathématiques appliquées à la biologie et la clinique du cancer. Plus précisément, j’essaye de développer des modèles mathématiques pour le développement métastatique, qui permettent d’améliorer notre compréhension du processus biologique, de raffiner les diagnostics et d’optimiser, de manière individualisée les thérapies.

 

Retour sur la formation

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre formation, en ce qui concerne les maths, mais pas uniquement ?

Je suis heureux de la formation que j’ai reçu car elle m’a apporté les bases fondamentales me permettant de comprendre par moi-même les différents outils mathématiques que je suis amené à utiliser pour mes projets.
Cependant, je pense que ma formation était par bien des aspects beaucoup trop théorique. Les mathématiques sont présentées comme un édifice froid, abstrait et désincarné, vidées de leur propos originel. Il faudrait replacer les notions dans les contextes dans lesquels elles sont apparues, avoir une formation scientifique plus large (à partir de la deuxième année, je n’avais plus aucun cours dans d’autres disciplines que les mathématiques) car je pense qu’il est absurde de déconnecter les mathématiques du monde réel, elles ne le sont pas.
Il me semblerait aussi nécessaire d’avoir des cours d’histoire des mathématiques et d’histoire des sciences plus généralement.

Selon vous quelles sont les raisons qui font des mathématiques le sujet le plus difficile et aussi « détesté » parmi les autres disciplines ?
C’est une excellente question. La première réaction de plus d’une large moitié des personnes que je rencontre, quand je leur annonce que je fais des maths, est : « ah, moi, je déteste les maths !! », ou alors « j’ai toujours été nul en maths ». Je pense que la manière dont les mathématiques sont enseignées est absurde et inepte. Pour l’illustrer, je reprendrai une analogie d’un auteur d’un ouvrage d’analyse complexe prénommé Tristan Needham (l’ouvrage s’appelle Visual complex analysis) : la manière dont les cours de maths sont fait correspond à enseigner le solfège mais sans jamais écouter ni jouer de musique.
On enseigne les règles formelles de manipulation des objets mathématiques, de même que les règles de l’harmonie et d’agencement des notes sont enseignées en solfège (par exemple s’il y a un Fa# à la clé, on ne jouera pas de Fa bécarre dans la partition). Mais jamais on ne fait entendre la « musique » des mathématiques, jamais (ou rarement) est exposé comment ces règles de manipulation permettent au final de construire un édifice harmonieux et qui fait sens, qui rentre en résonance avec l’intuition du concept en question.
Or, de même que le solfège n’est pas un but en soi et n’a de sens que s’il est utilisé pour écrire des partitions et surtout pour jouer de la musique, les outils formels des mathématiques (les « x » et autres matrices ou intégrales) n’ont pas de sens s’ils ne sont pas utilisés pour comprendre le monde, formaliser des concepts et, en quelque sorte, humaniser le monde physique, dans le sens d’en donner une représentation abstraite (un modèle) manipulable par l’esprit humain. Pour reprendre une citation célèbre de Galilée, de même que le langage de la musique est le solfège, les mathématiques sont le langage de la nature.
Et, de même que l’on n’apprend pas à parler (sa langue maternelle ou bien une langue étrangère) en combinant le Bescherelle et le dictionnaire, on n’apprend pas la musique ni les mathématiques en sachant seulement manipuler leurs symboles. Il faut parler et jouer les mathématiques.
Un exemple au lycée est la notion de dérivée, qui est enseignée de manière désincarnée, comme une formule absolue et irrémédiable, sans faire de lien (ou très peu) avec la notion de mouvement, de dynamique, qui est sa raison d’être. Les exercices en terminale autour de cette notion tournent autour de l’étude de fonctions, ce qui ne sert qu’à manipuler des formules mais ne touche jamais l’essence du concept.
Il serait possible de s’étendre longuement sur le sujet mais pour terminer je rappellerai juste une citation qui selon moi, devrait être  présentée dans l’enseignement des mathématiques: « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » de François Rabelais.

Pour les générations montantes

    Y aurait-il un conseil que vous pourriez donner à un étudiant qui hésite à continuer dans la voie des maths ?

De s’ouvrir à l’histoire des mathématiques et à leurs utilisations dans un cadre moins scolaire que celui de l’université.

   Quels sont vos projets pour l'avenir ?
Continuer mes projets de recherche, avec l’objectif de développer un logiciel utilisé en pratique clinique pour la prédiction du développement métastatique.